Grand Tétras: le bon et le moins bon...

Grand Tétras

Mon récent coup de cœur cinématographique, le film « Le Chant des Forêts », met magnifiquement en lumière la faune des Vosges tout en actant la disparition du Grand Tétras, un drame qui a contraint Vincent Munier à se rendre en Norvège pour pouvoir le filmer.

Pourtant, savez-vous qu’une sous-espèce du Grand Tétras survit encore dans les Pyrénées et qu’un documentaire s’apprête à sortir sur nos écrans pour lui rendre hommage ?

 

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Si des tentatives désespérées sont actuellement menées pour le sauver, je ne peux m’empêcher d’être très pessimiste quant à leurs chances de succès. Les mêmes causes produisant invariablement les mêmes effets, le réchauffement climatique et la pression humaine risquent malheureusement de sceller le même destin pour les populations françaises et espagnoles.

Le Grand Tétras, roi secret des Pyrénées : au « Cœur de la Montagne »

Véritable seigneur des forêts d’altitude, le Grand Tétras est le grand protagoniste du magnifique documentaire animalier « Cœur de la Montagne », co-réalisé par Patrice Abeille et Jérémy Cazes. A noter qu’un financement participatif a été lancé pour sa finalisation. Lors de leur récente interview sur les ondes de Pyrénées FM, les deux réalisateurs ont partagé leur passion pour cet oiseau mythique. À travers le parcours initiatique du jeune Uko, le film fait de ce grand coq de bruyère l’ambassadeur majestueux d’un écosystème pyrénéen riche, sauvage et fragile.

 

Grand Tétras (crédit « Cœur de la Montagne »)

Dans les Pyrénées, c’est une sous-espèce bien particulière que la caméra parvient à capter : Tetrao urogallus aquitanicus. Plus petit et plus sombre que ses cousins du Nord, cet oiseau se distingue par sa silhouette impressionnante, son plumage aux reflets profonds et sa parade nuptiale spectaculaire. Le documentaire réussit la prouesse d’immortaliser ce galliforme sur ses places de chant traditionnelles, au milieu de la mousse humide et de l’humus des vieilles forêts. Saisir l’intensité du regard de l’oiseau, le déploiement fier de sa queue en éventail et ses attitudes territoriales est un privilège rare, tant l’animal est farouche et discret.

Le film ne se contente pas de montrer le Grand Tétras lors de ses rituels printaniers. Il suit le rythme des saisons pour dévoiler la réalité de sa vie sauvage. On le découvre au cœur de l’hiver, une période critique où l’oiseau passe en mode de pure survie, économisant la moindre calorie dans le froid des sommets. Grâce à un travail sonore remarquable signé par l’audio-naturaliste Marc Namblard, qui a contribué au film « La chant des Forêts »qui a obtenu le César du meilleur son, le spectateur est totalement immergé : le frottement des plumes, les claquements de bec typiques et les sons étouffés des sous-bois sous la neige confèrent au grand tétras une dimension presque mystique.

Si l’oiseau occupe le devant de la scène, « Cœur de la Montagne » rappelle constamment à quel point son destin est lié à la préservation de son habitat. Le Grand Tétras a besoin de forêts anciennes, denses et surtout de tranquillité. Le film met ainsi en lumière sa cohabitation avec d’autres hôtes de ces bois, mais insiste surtout sur sa grande vulnérabilité face au dérangement humain et à la fragmentation de son territoire.

En se focalisant sur la beauté sauvage et l’élégance de ce grand oiseau, ce documentaire ne propose pas seulement de sublimes images de nature. Il dresse le portrait intime d’une espèce devenue le symbole de la liberté et de la biodiversité des Pyrénées, éveillant notre conscience sur la nécessité absolue de protéger le peuple des cimes.

Des tentatives déespérées pour enrayer sa disparition

La population de Grand Tétras est aujourd’hui dans une situation extrêmement préoccupante. Dans les Pyrénées, qui constituent le principal bastion français de la sous-espèce aquitanicus, la population globale est estimée à environ 1 600 individus, dont près de 290 coqs localisés dans le périmètre du Parc national. L’évolution y est alarmante : les effectifs ont chuté de près de 80 % depuis 1960 en raison d’un taux de reproduction devenu trop faible, ce qui a récemment poussé le ministère de la Transition écologique à engager des démarches pour inscrire officiellement l’oiseau sur la liste des espèces protégées afin d’en interdire définitivement la chasse.

Grand Tétras (crédit « Cœur de la Montagne »)

 

La situation est encore plus dramatique dans la Cordillère Cantabrique, où la sous-espèce cantabricus se trouve en situation d’extinction imminente. Le dernier recensement officiel ne comptabilise plus que 209 individus espagnols. Face à ce déclin critique, un programme de coopération franco-espagnol a été prolongé : il consiste à prélever des œufs et du sperme de coqs pyrénéens pour alimenter un centre d’élevage en Castille-et-León, permettant ainsi les premiers relâchers expérimentaux d’oiseaux nés en captivité. Dans les deux massifs, ce déclin s’explique par les mêmes facteurs, à savoir le changement climatique qui perturbe les pontes, la fragmentation des forêts anciennes et le dérangement constant causé par les activités humaines et touristiques.

Dans les Vosges, la situation du Grand Tétras a malheureusement basculé de la crise vers un déclin qui semble irréversible. Jadis emblématique du massif, l’oiseau y est désormais considéré comme virtuellement éteint à l’état sauvage, avec seulement une poignée d’individus isolés encore présents, contre plusieurs centaines de coqs chanteurs dans les années 1970. Face à cette disparition annoncée, un projet de renforcement très controversé a été lancé avec l’autorisation de l’État : il prévoit de capturer une quarantaine d’oiseaux sauvages en Norvège chaque année, sur une période de cinq ans, pour les relâcher dans les forêts vosgiennes. Les premiers lâchers ont débuté au printemps 2024 dans la réserve naturelle du Grand Ventron. Cependant, cette tentative de la dernière chance divise fortement les spécialistes : si certains y voient un espoir de sauver l’espèce, plusieurs associations écologistes estiment que les causes du déclin vosgien (le réchauffement climatique, le manque de tranquillité et la dégradation de l’habitat) n’ont pas été résolues et rendent les chances de survie de ces oiseaux nordiques très incertaines.

Le projet de renforcement du Grand Tétras dans le massif des Vosges, initié par l’État et piloté par le Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges, est une opération expérimentale de grande envergure étalée sur cinq ans, de 2024 à 2028. Son objectif est d’introduire des oiseaux sauvages prélevés en Norvège pour sauver de l’extinction une population locale qui ne comptait plus qu’une dizaine d’individus autochtones. L’arrêté préfectoral autorise à ce titre la capture et le relâcher de quarante spécimens par an.

Le calendrier et les chiffres des campagnes de réintroduction montrent une progression constante mais difficile. Le printemps 2024 a marqué le lancement du programme avec une première vague de transferts qui a permis d’équiper de balises GPS et de relâcher neuf oiseaux, précisément cinq coqs et quatre poules, dans la réserve naturelle du Grand Ventron. Le printemps 2025 a vu la réalisation d’une deuxième campagne au cours de laquelle sept nouveaux individus, soit cinq coqs et deux poules, ont rejoint le massif vosgien. C’est durant cette même année que les premiers signes de reproduction ont été documentés, avec deux nidifications initiées par des poules réintroduites. Enfin, le printemps 2026 vient d’accueillir la troisième campagne de translocation, achevée en mai, permettant le relâcher de dix-sept oiseaux supplémentaires comprenant treize coqs et quatre poules. Le bilan technique montre toutefois les difficultés de l’exercice car sur les vingt-trois individus initialement capturés en Norvège cette année-là, quatre coqs sont morts durant le processus de capture et deux autres ont dû être relâchés sur place.

Sur le plan du succès et de la viabilité, le projet affiche un bilan pour l’instant très mitigé et suscite de vifs débats. D’un côté, le succès logistique est réel puisque les techniques de transport et de suivi GPS fonctionnent, et la reproduction observée en 2025 prouve que les oiseaux nordiques peuvent s’adapter à l’écosystème vosgien. D’un autre côté, la mortalité reste un défi majeur : les deux tentatives de nidification de 2025 ont échoué en raison de la prédation naturelle, et le suivi montre une perte régulière d’individus à cause des prédateurs ou du stress. Fin 2025, le Groupe Tétras Vosges estimait d’ailleurs la population totale survivante à seulement trois à six individus sur le massif, confirmant que la population reste dans un état d’effondrement quasi total. Les associations écologistes locales critiquent sévèrement le coût du programme d’environ 200 000 euros et qualifient l’opération de fiasco, affirmant que les causes profondes du déclin comme le réchauffement climatique qui réduit le manteau neigeux, le surtourisme et le manque de tranquillité ne sont pas résolues. Malgré ces tensions, les autorités maintiennent l’accent sur les lâchers de 2026, tout en annonçant qu’un grand bilan scientifique et d’évaluation sera officiellement dressé en 2027 pour décider ou non de la poursuite de l’expérience.